Lettres à Lucilius, tome 5 : Livres XIX – XX PDF

Tout ce à quoi s’intéresse leur auteur se résume en effet en une seule question lettres à Lucilius, tome 5 : Livres XIX – XX PDF :  qu’est-ce que l’homme ? Pour saisir ce qu’est l’Homme, Montaigne, autant observateur curieux que lecteur érudit, cultivant le doute sur les traditions philosophiques ou savantes dogmatiques, le décrit aussi bien dans ses misères que dans ce qu’il a de grand : les Essais dressent le portrait d’un être dans la moyenne, divers, ondoyant, et surtout plus riche que tous les modèles idéaux auxquels on s’efforce de l’identifier.


À ceux qui ont pratiqué les autres écrits de Sénèque les Lettres à Lucilius n’offriront guère autre chose, pour le fond, que les traités sur la consolation, la brièveté de la vie, la colère, la clémence, la fermeté du sage, la tranquillité de l’âme, les bienfaits. Mais comme elles sont une conversation, poursuivie au jour le jour, avec un ami, elles ont souvent quelque chose de plus intime, bien que l’auteur s’adresse plus d’une fois, par-delà l’ami, au public et à la postérité. Comme elles furent écrites vers la fin de sa vie par un homme qui avait connu de bonne heure les succès mondains, les succès littéraires et les honneurs, puis l’exil, – ensuite les honneurs encore, la cour, l’opulence, le pouvoir, enfin la disgrâce et qu’elles allaient à un fonctionnaire distingué qui, lui-même, avait déjà une grande expérience des hommes et demeurait en contact avec eux, elles fourmillent d’observations morales et d’enseignements qui n’ont pas vieilli, en particulier sur la vraie manière d’envisager les vexations subies, la retraite, la pauvreté, la maladie, la mort. Comme d’ailleurs elles furent lues et méditées par les païens du temps de Quintilien, de Juvénal et de Tacite, qui en aimaient le style sentencieux et même les pointes, par les chrétiens qu’elles édifiaient et charmaient, puis par les nobles esprits du Moyen Âge, par les humanistes de la Renaissance, puis par ceux du grand siècle et du XVIIIe, elles arrivent à nous du fond de la nuit des temps imprégnées de ferveur spirituelle, et l’intérêt qu’elles présentent pour nous n’en est que plus certain.
124 lettres nous sont parvenues, mais il y en eut davantage. Nous donnons à la fin de notre dernier volume les fragments qu’Aulu-Gelle nous a conservés.

Un tel livre, prodrome littéraire de la science humaine en gestation et même des sciences exactes en devenir, ne pouvait évidemment laisser indifférent. Si les premières impressions à Bordeaux datent de 1580, des additions sont déjà décidées en 1582 et le livre III n’est édité qu’en 1588 avec la volonté affirmée de se décrire, de se peindre. L’édition posthume se prépare vers 1590. Marie de Gournay, fille d’alliance de Montaigne. C’est elle qui dirige la première édition posthume des Essais en 1595. Journal de voyage en Italie et enfin les Essais. La première édition des Essais paraît en mars 1580 chez Simon Millanges, à Bordeaux, en deux volumes in-octavo.

Elle ne comprend alors que les livres un et deux, eux-mêmes d’un contenu assez léger par rapport aux additions que Montaigne fera par la suite. En 1587 paraît à Paris la troisième édition, chez Jean Richer, en un volume in-duodecimo. Elle est suivie en 1588 d’une nouvelle édition en un volume in-quarto, publiée  chez Abel Langelier au premier pilier de la grande-salle du Palais. Détail curieux, cette édition porte à la page de titre la mention  cinquième édition , alors qu’on n’a jamais retrouvé trace d’une quatrième édition. Montaigne disposait d’un exemplaire de cette édition qu’il annotait et corrigeait en vue d’une réimpression. Montaigne a-t-il simplement ajouté un chiffre à l’édition dont il disposait ? Après la mort de l’auteur des Essais, sa  fille d’élection , Marie de Gournay, fait publier la première édition posthume en 1595, toujours chez Langelier, édition qui reprend la plupart des annotations écrites par Montaigne dans son exemplaire personnel mais en les tronquant.

Bordeaux, enrichi et corrigé par Montaigne lui-même, sans avoir la certitude qu’il s’agisse là de la dernière volonté littéraire de l’auteur. De plus, cet exemplaire est en certains endroits incomplet : la reliure a fait disparaître ou a tronqué plusieurs des notes que Montaigne écrivait dans la marge. On recourt donc à l’édition de 1595 pour pouvoir, autant que possible, rétablir les annotations manquantes. Bordeaux est ignoré des éditeurs, qui se contentent de reproduire le texte de Marie de Gournay, bien qu’en 1802, Naigeon, secrétaire de Diderot, se rendant compte de son importance, publie une édition qui en reprend le texte. Alors que la morale du Moyen Âge repose sur l’autorité de la parole divine, la morale antique, redécouverte par les humanistes, est fondée sur l’idée d’une conscience individuelle se pliant aux devoirs que lui dictent une raison humaine imparfaite et mouvante.

Budé, Vives, ont tenté d’accorder l’héritage de l’antiquité à la pensée chrétienne. Catholiques, comme protestants, étaient en effet bien décidés à tirer profit des leçons de la morale antique, en apparence inoffensive et conciliable avec tout le monde, tout en continuant de la subordonner à la morale biblique. Désormais, un art de vivre pouvait à nouveau exister, qui ne soit pas fondé sur la métaphysique, à condition qu’il se contente d’occuper l’espace laissé libre par les principes sacrés. Entre 1550 et 1600, la philosophie antique pénètre donc assez largement la production intellectuelle et littéraire française. Cet engouement a ses travers : on lit mal les Anciens, et l’on écrit peu d’œuvres personnelles.

C’est toujours la doctrine du péché originel qui dicte l’idée que l’on se fait de l’homme, mais on recourt à la philosophie païenne pour préciser des détails, des petits problèmes moraux. Montaigne entame donc la rédaction de ses Essais au moment où les ouvrages sur la pensée antique connaissent un succès croissant. On multiplie les traductions en français et les compilations des écrits de Platon, Cicéron, Sénèque, et surtout Plutarque. Tout ce mouvement de vulgarisation et de diffusion de la philosophie morale de l’Antiquité prépare donc le terrain aux Essais. C’est en affirmant sa propre subjectivité que Montaigne a produit une œuvre originale et non plus une simple compilation.

Cependant, ce dessein a été très progressif. Montaigne compose ses premiers essais dans les années 1572-1573. Si l’on examine par exemple le sixième chapitre du livre un,  L’Heure des parlements dangereuse , il se compose de six exemples de trahison, auxquels Montaigne joint une sentence de Cicéron. Un tel étalage d’érudition paraît surprenant aujourd’hui, mais à l’époque où écrit Montaigne, c’est la marque d’un esprit instruit. Puis Montaigne va, progressivement, affiner sa méthode. Il ne fait encore que très peu de place à sa propre personne, mais il s’ingénie à manier et ordonner ses sources, de manière à composer une harmonieuse mosaïque.